l'aventure africaine

Dimanche 31 juillet 2005

Ou comment est né ce projet un peu fou de produire des musiciens maliens…

Novembre 2003, après une longue route qui m’a mené du Burkina Faso au Mali, je fais une halte à Bandiagara, chef-lieu du pays Dogon. L’hôtel recommandé par le guide paraissait parfaitement convenir à une pause relaxante dans un voyage éprouvant : le Kambary - ou Cheval Blanc (www.kambary.com) -. Cet hôtel, offrait d’emblée une ambiance singulière : une construction à la fois ultramoderne et respectueuse des traditions les plus ancestrales des Dogons, un cadre verdoyant en plein Sahel, une conception basée sur l’autosuffisance en eau (alimentation par des forages)…au cœur d’une enclave oubliée des temps. Bref, un endroit propice à une certaine magie !

Depuis plusieurs jours j’étais baigné de culture malienne et de musique rythmée, réalisant le plus sensoriel des dépaysements. De Oumou Sangare à Rokia Traoré, en passant par Kar Kar ou encore Ali Farka Touré, je prenais réellement conscience de l’influence de la musique sur la vie des maliens. Et aussi de cette formidable cohérence entre des rythmes et une culture. Bref une nation musicale, qui contient en elle les plus belles racines d’une des plus belles musiques, celle de la vie, celle du quotidien, celles des rires ou des pleurs, celle de la nostalgie ou de l’évasion.

Il y avait ce soir là une liaison directe entre la terre et le ciel, magnifiquement posé comme un dôme étoilé au dessus de nos têtes, dont le scintillement appelait au rêve et à l’oubli. Au cours du repas les musiciens prirent place dans les demi dômes de briques traditionnelles qui caractérisent l’hôtel, et jouèrent leur répertoire. A l’époque ils devaient être quatre je crois ; jeunes, et incroyablement professionnels. Leur musique est venue directement s’impacter entre cette terre rouge et ce ciel étoilé pour réaliser la dernière connexion manquante et nous projeter à travers les siècles dans la vie des Dogons.

A la fin du concert, je décidai avec Florence de les inviter à boire un verre pour les connaître un peu plus. Première surprise, ce son incroyablement dense et riche provenait tout autant de guitares rafistolées de tous côtés que d’instruments traditionnels faits à la main dans les bois du pays. Une connexion disais-je, entre deux mondes que seules quelques centaines d’années séparent…

Et de la magie de cette rencontre est né un projet. Je proposais à Youssouf Karembé, le leader et compositeur du groupe, de revenir un jour au Mali pour les enregistrer et produire un disque.

Quelques jours après nous quittâmes Bandiagara pour rejoindre la vie tumultueuse de Bamako. Dans l’avion du retour je m’imaginais déjà revenir sur ces terres où la musique appartient aux hommes et aux femmes qui la font vivre et danser aux rythmes de leur vie…Mais ce projet me paraissait aussi démesuré qu’irréalisable avec peu de moyens.

Un nouveau challenge… ?

Par antoine L
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Lundi 22 août 2005

Je décidai donc de revenir sur les terres Dogon fin novembre 2004 pour mener à bien ce projet d’enregistrement du groupe Kumo Band. Je savais que les compositions de Youssouf avaient beaucoup progressé et que le groupe maîtrisait sérieusement son répertoire. Ils attendaient ma venue avec impatience, ce qui, inconsciemment, me mettait une certaine pression sur les épaules…Le budget étant serré et la place dans les soutes à bagages limitée, il fallait avant tout penser correctement la logistique. Tout en sachant que sur place je disposerais des installations audio de l’hôtel, de quelques micros, et d’une table de mixage. La compagnie Point Afrique (http://point-afrique.com) ne m’autorisait que 13 kg de bagages, il fallait donc voyager léger !

Dans l’absolu j’aurais aimé emporter un studio mobile 16 pistes et autant de micros, pour que les prises de son soient les meilleures, et surtout pour pouvoir retravailler chaque piste une à une dès mon retour, en les « dumpant » sur mon studio fixe. Mais ce n’était pas possible…Ce fut donc un studio numérique huit pistes, deux micros à condensateur, deux préamplis à lampes (toujours mon côté années 60-70…), et tous les câbles nécessaires. L’ensemble tenait dans une petite valise que je gardais précautionneusement avec moi en bagage à main. J’eus droit aux longs contrôles douaniers, car un tel matériel ne laisse pas indifférents les appareils de détection à rayons X…Mais au final l’acheminement du matériel se déroulait sans encombre jusqu’à Bandiagara.

 

 

 
Par antoine L
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Vendredi 23 septembre 2005

Après un vol comme toujours épique, c’est au petit matin avec le lever du soleil que je mes pieds foulèrent à nouveau la terre battue malienne. Epique ? C’est presque un euphémisme : ceux qui ont déjà voyagé avec Point Afrique en savent quelque chose. Non que la compagnie soit mauvaise ou mal organisée, mais lorsque vous pratiquez les prix les plus bas du marché, la clientèle pas encore rassasiée essaie toujours de grappiller…Résultat des courses, chaque passager se pointe à l’enregistrement avec au moins le double de poids autorisé, espérant faire passer la malle de cent kilos en cabine par un simple sourire gêné ! Du coup file d’attente et retard sont (étaient) fréquents. En fait, pour moi, avant de partir en Afrique de l’Ouest, le voyage commence vraiment à l’ambassade et lors de l’enregistrement à l’aéroport. Tout au moins le dépaysement, cette sensation que tout est différent là-bas, vous gagne instantanément lors de ces deux étapes.  Je vous reparlerai de l’ambassade du Mali à Paris, mais plus tard !

 

Donc l’arrivée à Mopti disais-je…Mopti (carte), aux portes du légendaire pays Dogon, l’une des plus importantes villes du pays, notamment grâce au tourisme. L’aéroport international est en fait un aérodrome dont la piste bitumée est craquelée par le soleil et circonscrite par la terre rouge paprika. La première impression est cette nappe de chaleur venant du sol effacer l’air aseptisé et frais de la cabine. Le jour se lève, les employés de l’aéroport dorment encore à moitié sur les bas côtés ; quelques uns s’activent avec une charrette pour aller ôter les bagages du ventre de l’avion. Manuellement. Ici, pas besoin de tapis roulant ou de véhicules convoyeurs. Vous récupérez vos bagages sur la piste au fur et à mesure de leur déchargement. Finalement je trouve ça beaucoup mieux que d’aller dans un sous-sol cloné retirer ses affaires sur un tapis cloné et tout propre. Là, le regard peut s’évader et l’esprit divaguer pendant cette attente. Je me souviens de cet avion à hélice en bout de piste, dont l’insigne « aeroflot » - autrement dit la compagnie aérienne russe - avait été vaguement effacé par une couche de mauvaise peinture. Curieusement cet avion invitait au voyage, et donnait envie de jouer les Corto Maltese…avec à la clé bien sûr la découverte d’une jeune femme aux charmes aiguisés et surannés !

Bref, je finis par passer les formalités douanières et accéder à la sortie. Heureusement à six heures du matin les marchands ambulants se font rares. Mais les taxis aussi…J’avais sympathisé avec des français venus faire un projet de coopération dans l’agronomie ; ils m’avaient gentiment proposé de me déposer à Bandiagara en voiture. Mais ayant tardé à récupérer mes bagages, je ne vis de leur 4X4 que la poussière qui tentait de le poursuivre. Mais pas moi. En France ou dans tout autre pays civilisé à aéroports clonés, cette situation n’aurait rien eu d’inquiétant. Mais ici, pas de café pour attendre les premiers services de taxis, un avion tous les trois jours, pas de train, de bus ou de métro, mais le harcèlement de badauds cherchant à « commercer » sur fond de fatigue post-nuit blanche…Je finis par discuter avec de jeunes qui m’orientèrent vers une sorte de taxi non officiel. Première discussion : le tarif de la course ; première constatation : l’état de la voiture. Une 505 break avec 800 000 Km, sans pare brise, ni rétroviseurs, le luxe quoi ! De toute façon je n’avais pas trop le choix. Seul bémol quand même, je m’aperçus en route que le chauffeur avait bu et je faisais tout pour le maintenir à peu près éveillé et ne pas le brusquer. J’ai toujours remarqué que les rapports blancs/noirs sont plus difficiles à gérer lorsque l’alcool vient faire le médiateur. J’avais du mal à canaliser son agressivité montante, mais heureusement le soleil se levait devant nous et venait nous éblouir. Comme le chauffeur n’avait pas de lunettes de soleil, il devait redoubler d’attention pour maintenir un cap correct et conserver sa soi-disant réputation de « meilleur chauffeur de l’Afrique » ! Et je ne pouvais même pas lui prêter mes lunettes de soleil qui étaient à ma vue…Ce fut donc une heure mouvementée, pas vraiment rassurante, où la solitude me semblait très proche. Et mon soulagement fut immense, mais mesuré lorsque la silhouette de l’hôtel m’apparut distinctement. Là immédiatement l’ambiance de la rencontre des musiciens et les souvenirs du précédent voyage vinrent me rassurer. Finalement cet épisode - vu avec du recul - me fait sourire, mais sur le moment j’ai bien cru que le projet n’aurait même pas l’occasion de commencer…

Par antoine L
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Lundi 27 février 2006

Me voici donc de bon matin accueilli au Kambary – ou Cheval Blanc -, hôtel aussi singulier que reposant (www.kambary.com). J’avais réservé auprès de Jean Bastian, le patron d’origine suisse, une chambre pour 15 jours. Cet hôtel est intimement associé au projet de réalisation de l’album, puisque c’est là qu’un an plus tôt j’avais découvert le Kumo Band. Mais aussi par sa configuration qui le rend propice à l’enregistrement de la musique en live.

Le Kambary a été entièrement construit en briques du pays, et son architecture a elle seule vaut le détour. Tout commence par un immense « igloo » central où se trouvent la réception, le bar, et l’indispensable télévision branchée sur la chaîne malienne ou sur TV5 Afrique. Les briques isolantes lui confèrent une isolation thermique appréciable par ces températures. Puis se disposent des demi dômes ouverts sur le ciel mythique du pays Dogon, autour des tables. Enfin dans le jardin poussent d’autres igloos, disposés comme des champignons, et qui sont autant de chambres. L’hôtel s’auto-alimente en eau par deux forages.

Ma chambre était au bout du jardin, un peu à l’écart, près de la piscine. C’est l’une des rares non climatisées de l’hôtel ; mon budget étant serré, il fallait bien se contenter du ventilateur… Derrière la chambre, les champs et la terre rouge à perte de vue. Les chèvres et les coqs dès le petit matin. Bref la campagne, mais façon malienne. L’autre particularité de ma chambres est qu’elle commençait par une première pièce séparée, dans laquelle j’établis mon studio d’enregistrement. Il y avait quelque chose d’anachronique entre ce lieu en briques, au sol rouge poussiéreux et mon matériel numérique ultramoderne…comme une rencontre entre deux mondes, entre deux univers que je réunissais à travers le projet. En fait, tous les enregistrements du groupe ont été fait en live, à l’extérieur, et donc cette pièce me servait à moi, dans la journée. C’est là que j’ai composé et écrit la chanson « même si », apologie de la vie lente africaine, qui figurera sur mon prochain collector (sortie en mai 2006). Il y régnait une ambiance particulière, peut-être aussi parce que, pour lutter contre la solitude, j’avais recréé un univers dont je me sentais proche. La deuxième partie de la chambre était plus intime : le lit et sa moustiquaire, la douche, le coin lavabo, les toilettes et l’énorme crapaud indélogeable qui vivait dans ses canalisations…

Je pris vite possession du lieu et je m’y sentais à l’aise pour créer. Ceci-dit, la solitude ne tarda pas à m’envahir, malgré les sessions d’enregistrement et les balades en pays Dogon. Nous enregistrions surtout le soir, lors des concerts du groupe. Et le temps en Afrique prend une toute autre dimension : après s’être calé sur le rythme du soleil, il faut s’adapter à celui de la chaleur et des hommes. Une sorte de repos forcé, un anti-speed qui vous laisse face à vous même pendant de longues heures. Pendant ces quinze jours je n’ai pas cru à la réussite du disque. Et ce indépendamment du talent du groupe. Rien ne se passait comme je l’avais prévu, et ça c’est typique de l’Afrique : le système D doit fonctionner même si on pense avoir organisé le maximum de choses à l’avance. Tout paraissait compliqué, entre les difficultés techniques inhérentes au manque de matériel, les retards, les imprévus, les exigences des uns et des autres…Le projet tel que je l’avais conçu m’échappait. J’étais dépossédé et persuadé que ce disque resterait une maquette quelconque et inexploitable. Déçu aussi de ne pas avoir pu faire des séances d’enregistrements multipistes qui auraient permis de faire un vrai album studio : les musiciens ne savaient jouer que tous ensemble…

Je rencontrais beaucoup de monde, je bougeais pas mal. Malgré tout je me sentais las de cette Afrique pesante qui m’attirait en elle depuis des années déjà. Et pourtant…

Par antoine L
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Jeudi 18 janvier 2007
J’en étais donc resté à l’enregistrement de l’album de Youssouf Karembé et du Kumo Band. A vrai dire, en rentrant en France, je ne voulais plus entendre parler de ce projet : tout me paraissait compliqué et j’étais loin d’imaginer que les enregistrements seraient à la hauteur d’une véritable production musicale. J’ai donc laissé reposer les bandes originales pendant plus de trois mois sans les écouter. Puis un beau jour, complètement détaché du contexte dans lequel j’avais enregistré le groupe, j’ai transféré ces enregistrement sur mon studio principal 24 pistes et là…le déclic ! Le son, l’ambiance, la poussière rouge, les émotions, tout y était ! Il fallait juste retravailler le son à travers un bon mixage et un mastering pro. Je décidai donc de reprendre le projet et de le finaliser.
La première étape était purement musicale : une fois le master réalisé (l’ultime maquette prête à graver), Youssouf a éprouvé la qualité du CD au Mali en en distribuant lors de ses concerts. Et ça fonctionnait, tout comme en France où la demande existait réellement, à ma grande surprise.
La deuxième étape fut la création graphique autour du concept « Toguna ». En dogon, « Toguna » signifie la case à palabres : sorte de petit abris, avec un plafond très bas, où se réunissent les gens du village pour prendre des décisions. Mais la moindre dispute et l’envie de se lever pour crier plus fort que les autres se solderait par une belle bosse sur le crâne… Ce concept était fédérateur et sa symbolique nous plaisait, dans un monde où paradoxalement la communication est de plus en plus superficielle et problématique. J’avais quelques (centaines  de…) photos du Mali sous le coude pour illustrer la pochette du disque. Mais je voulais une couverture originale, singulière, à l’image du projet. De la couleur, et en particulier celles de l’Afrique : jaune, rouge et vert. A ce moment là je lisais une biographie sur John Lennon dont j’adorais la couverture : une photo de John Lennon, prise par Andy Warhol et colorisée façon Pop Art. Après plusieurs heures de travail acharné sur photoshop naissait la couverture de Toguna : une image contre-plongée d’une case à palabre dont les piliers sont des sculptures, colorisée dans cet esprit pop Art.  La galette du CD quant à elle comportait, à travers cette chartre graphique, deux étoiles, symbolisant ma coopération avec Youssouf Karembé. Et notre espoir à tous les deux…
L’album est sorti en juin 2006 et connaît un vif succès au Mali surtout, mais aussi en France. Affaire à suivre…

Par antoine L
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